Le mouvement Ouvrier: Construire un parti révolutionnaire

« Le communisme est un but de l'humanité que l'on atteint consciemment » (Che Guevara).

Les grands partis institutionnels donnent une certaine image de ce qu'est un parti politique. Ils sont constitués d'adhérents qui n'ont que peu leur mot à dire sur l'activité quotidienne du parti et ne font pas grand chose d'autre que soutenir les élus. Ils se présentent aux élections, cherchent à occuper les postes dirigeants dans les institutions en disant : votez pour moi, et on fera ce que nous vous avons promis.

Ce n'est pas un parti de ce type que nous voulons construire.

D'abord nous voulons  un parti de militant(e)s, de membres actifs, et non simplement d'adhérent(e)s.

Nous voulons construire un regroupement militant qui permet à chacun(e), à égalité, de décider des grandes options du parti, des actions quotidiennes, principalement dans les lieux de travail et les quartiers. C'est par cette force collective que chaque militant(e) est efficace dans son activité militante, renforce sa conscience révolutionnaire. Etre militant(e), c'est bien sûr payer une cotisation, être présent(e) dans les réunions et les discussions du parti, mais aussi militer dans son milieu pour faire progresser la conscience de classe et les luttes collectives des exploité(e)s et des opprimé(e)s.

Lorsque nous présentons des candidat(e)s aux diverses élections, ce n'est pas pour dire élisez-nous, nous ferons ce que les autres n'ont pas fait, c'est pour :

-  mettre au premier plan les mesures d'un programme d'urgence, et rassembler autour de ces exigences,

-  expliquer largement les méfaits du capitalisme et des partis de droite et d'extrême-droite, de la politique du PS qui s'est coulé dans l'accompagnement du libéralisme et a mis en œuvre les réformes exigées par les capitalistes, et critiquer le PC et autres partis de la gauche plurielle qui en s'adaptant au PS ont finalement favorisé sa politique.

Et lorsque  nous avons des élu(e)s, nous cherchons à montrer par nos propositions les mesures qu'il faudrait prendre pour faire disparaître l'exploitation et les oppressions. Nous mettons en évidence le blocage des institutions bourgeoises pour empêcher les attaques décisives contre le pouvoir du capital, qui impose la mobilisation des salarié(e)s, des exploité(e)s pour obtenir satisfaction sur ces revendications.

Enfin notre conception de la révolution, d'un changement radical de la société n'est pas que le parti révolutionnaire prenne le pouvoir au nom de la population : la révolution est un mouvement de masse, impliquant des  millions de salariés, le socialisme c'est le pouvoir des travailleurs(euses), des exploité(e)s eux-mêmes.

En résumant, nous ne pensons pas changer la société en accumulant des élu(e)s du parti révolutionnaire dans les institutions, et notre objectif n'est pas que le parti en tant que tel prenne le pouvoir dans le cours d'une révolution.

Notre but est le socialisme, pas le parti.

Alors à quoi sert un parti révolutionnaire dans ces conditions ?

1) La conscience de classe : « Nous ne sommes rien, soyons tout ! »

a) La classe ouvrière sous le capitalisme : exploitation et aliénation

La classe ouvrière est non seulement exploitée dans le cadre des rapports de production capitalistes mais également dominée dans tous les domaines de la vie sociale.

Dans le domaine idéologique, les idées dominantes sont les idées de la classe dominante. Contribuent à cette domination : appareil répressif, armée, école (d'une certaine manière), famille, appareil judiciaire, religions, presse et médias, institutions de représentation politique (parlement, état), etc.

Le cœur de la domination, y compris idéologique, se situe dans l'entreprise : c'est le lieu qui, par essence, échappe à toute démocratie. D'une part, l'ensemble des décisions qui y sont prises est hors de portée des salariés et sont l'apanage exclusif du capital et de ses relais (actionnaires, management, hiérarchie, etc.). D'autre part, le travail salarié sous le capitalisme est, en tant que tel, l'apprentissage de l'obéissance. Cela peut prendre des formes différentes, mais jamais les salarié(e)s ne sont convié(e)s à décider sur les choix importants : que produire ? Pourquoi produire ? Dans quelles conditions ? A quel coût ? Avec quel salaire ? Même dans les sociétés les plus démocratiques, l'entreprise reste le domaine de l'absolutisme patronal.

b) Le processus contradictoire de formation de la conscience de classe : « Classe en soi » et « classe pour soi » 

Cette aliénation a pour effet que la classe ouvrière n'a pas conscience d'être une classe, et encore moins d'être potentiellement la classe dominante d'une autre société.

Traditionnellement, les théoriciens du mouvement ouvrier (notamment Marx) distinguent entre :

-    la « classe en soi », c'est-à-dire la classe ouvrière telle que la produit le capitalisme, simple force de travail, sans conscience d'elle-même ni de ses intérêts historiques, partageant les idées, les valeurs et les conceptions de la classe dominante.

- la « classe pour soi » : la domination idéologique de la bourgeoisie peut entrer en crise, alors s'ouvre la possibilité de l'émergence d'une classe ouvrière comme acteur, consciente de ses intérêts immédiats et à plus long terme, du système qui l'exploite et qui l'opprime et, partant de l'antagonisme qui l'oppose à la classe capitaliste et de la nécessité d'une autre société.

Cela signifie que le passage de la classe en soi à la classe pour soi, la transformation de la classe ouvrière en acteur conscient de ses intérêts est un phénomène conscient, que c'est l'enjeu du combat politique.

La classe ouvrière est forte de son nombre et de sa place dans le processus de production.

Ses faiblesses sont ses divisions et son aliénation.

Pour que les potentialités de la classe ouvrière puissent s'exprimer, il faut combattre ces faiblesses.

La classe ouvrière peut les vaincre en agissant collectivement sur des objectifs immédiats, sur des revendications transitoires, en prenant confiance en ses forces pour faire céder les capitalistes,  en ayant la perspective d'une société débarrassée du capitalisme et organisée démocratiquement pour les besoins du plus grand nombre.

La seule manière d'agir collectivement et démocratiquement c'est de s'organiser.

Et, de fait, l'histoire de la classe ouvrière est celle du mouvement ouvrier, c'est-à-dire de son effort constant pour s'organiser, à travers différentes structures, dont les partis et les syndicats sont les principales.

c) Importance de l'expérience pratique / lutte économique et lutte politique

Le processus qui va permettre ce passage de la classe « en soi » à la classe « pour soi », c'est l'expérience pratique, l'expérience de la lutte sociale et politique, la « praxis révolutionnaire ».

C'est à travers l'expérience de la lutte (pour améliorer ses conditions d'existence et de travail, voire pour sa survie) que la classe ouvrière va acquérir progressivement une conscience de sa situation, de l'état de la société, de l'existence et de la réalité de ses adversaires, de la nature du système qui l'exploite et de la nécessité de le transformer.

Cela a trois conséquences au moins:

-   Les moments privilégiés de transformation de la conscience des travailleurs sont les moments de grandes luttes de masse (grèves générales, situations pré-révolutionnaires, etc.). Ce sont les moments où  l'habitude de l'obéissance, le fait de considérer l'ordre social comme naturel et immuable s'estompent . Les gens changent plus en quelques jours d'effervescence politique ou sociale qu'en des années de routine ...

-   Ces moments ne durent pas. La conscience politique reflue avec le reflux des mobilisations. D'où l'importance de l'organisation qui cristallise la conscience de classe la plus avancée, organise ceux qui sont acquis à l'idée d'une lutte prolongée, qui conserve la mémoire et les leçons des luttes passées. Le syndicat correspond à la prise de conscience du caractère prolongé, permanent de la lutte. Le parti - notamment le parti révolutionnaire - correspond à la volonté de maintenir vivantes les leçons des confrontations révolutionnaires, de ne pas repartir à zéro à chaque fois ...

-   Par son intervention propre, la diffusion de ses idées, la lutte idéologique et la « propagande », un parti peut convaincre des individus. Mais la conviction des larges masses ne peut se faire uniquement par le débat d'idées, il faut l'expérience de la lutte collective.

d) partis et syndicats

Les syndicats et les partis ouvriers sont deux formes d'organisation des travailleurs. Ce ne sont pas les seules : associations, mutuelles, etc. peuvent également jouer un rôle.

La création et la construction de syndicats correspond à la volonté de s'organiser en permanence pour faire respecter ses droits et assurer la confrontation avec le(s) patron(s), voire l'ensemble des salariés à l'ensemble des patrons.

La création de partis correspond à la prise de conscience de la nécessité de donner aux aspirations et aux luttes ouvrières un débouché politique, une perspective d'un changement de société.

Le parti est un regroupement séparé sur la base d'un programme, c'est-à-dire de propositions politiques particulières, de propositions de débouché politique pour toute la société,  mais aussi, d'une conception globale du monde, d'une mémoire historique des leçons de l'évolution historique, etc.

Ce qui les différencie le parti et le syndicat est une différence de fonctionnalité et non de domaine de compétence.

Aucune question n'est interdite, par nature ou par principe,
ni au(x) syndicat(s), ni aux parti(s).

La construction d'un parti révolutionnaire correspond à la prise de conscience de la nécessité de la révolution pour construire le socialisme.  

2 ) Le socialisme se construit par l'action de la classe ouvrière 

Pour construire une société sans exploitation, sans oppression, le socialisme, il faut vaincre la bourgeoisie et son appareil d'Etat.

La seule force sociale qui soit à même de mener à bien cette révolution, la construction d'une société où les intérêts et les besoins de tous président aux décisions, c'est l'action consciente de l'immense majorité de la population, de ceux d'en bas, pour prendre le pouvoir aux capitalistes qui la dirigent aujourd'hui.

Mais comment cette majorité, la classe ouvrière, qui n'est rien dans la société, peut devenir tout, c'est-à-dire s'engager dans cette perspective et gagner le combat contre la bourgeoisie ?

L'hétérogénéité de la classe ouvrière (voir thème matérialisme et lutte de classe) masque le fait qu'elle est numériquement majoritaire. Cet éclatement entre travailleurs de statuts différents, entre travailleurs soumis à des oppressions particulières a toujours existé. Mais il s'est accru dans la dernière période, en même temps que l'extension de la classe ouvrière. Si aujourd'hui les employés sont moins éloignés des travailleurs qu'il y a 50 ans, il n'y a plus de partie relativement unifiée de la classe ouvrière qui joue un rôle moteur et structurant pour tous.

Autant les révolutionnaires agissent pour unifier les travailleurs, pour rendre efficace les luttes et renforcer la conscience d'appartenir à une même classe, autant les possédants font tout pour accentuer les différences, car diviser les travailleurs, c'est affaiblir la classe qui peut remettre en cause leur pouvoir.

Mais les obstacles à l'unification ne sont pas que sociaux : ils sont principalement politiques.

Pendant l'essentiel du XX° siècle, le mouvement ouvrier structuré dans la classe ouvrière industrielle (essentiellement dans les syndicats et partis) a assuré une certaine unité, une certaine identification collective. La conscience d'appartenir à une même catégorie sociale, occupant la même place dans les rapports de production et d'exploitation, porteuse d'un même projet de transformation de la société, unie par une même solidarité était beaucoup plus forte  ... 

Aujourd'hui, le principal problème est la crise d'organisation du mouvement ouvrier.

Cette crise combine plusieurs éléments :

-   une crise de direction du mouvement ouvrier. Cette situation n'est pas récente : elle remonte à la faillite des directions réformistes (majoritaires) du mouvement ouvrier : Août 1914 pour la social-démocratie, fin des années vingt pour le courant stalinien,

-   une crise d'organisation du mouvement ouvrier, aussi bien des partis politiques que du mouvement syndical,

-   une crise du projet socialiste de transformation de la société.

Ces trois éléments ne sont naturellement pas indépendants et s'alimentent mutuellement.

Il s'agit aujourd'hui de redonner à la classe ouvrière les moyens de jouer son rôle historique.

3) Le rôle du Parti révolutionnaire

Lorsqu'elle refuse les conditions qui sont faites aux exploités, la classe ouvrière peut s'affronter aux capitalistes dans un mouvement spontané, parfois même violent et prolongé. L'initiative des masses est capable de réaliser bien des choses. Mais elle est incapable de concevoir elle-même le programme d'une révolution socialiste au cours même de la lutte, de pousser à la centralisation des forces qui seule permet le renversement d'un pouvoir d'Etat. Les limites de l'action spontanée des masses apparaissent précisément au moment où il devient clair que le succès d'une révolution socialiste ne sera pas le fruit de l'improvisation.

Si la majorité des travailleurs n'apprend collectivement que par l'action, toute action ne permet pas nécessairement le développement d'une conscience de classe révolutionnaire. Comme les actions de masse ont pour objectif la satisfaction immédiate de besoins, il est important que les révolutionnaires partent de cette conscience qu'il faut agir pour obtenir quelque chose, pour amener les mobilisations à se donner comme objectifs de leurs luttes des revendications dont la réalisation est incompatible avec le fonctionnement normal du capitalisme et de l'état bourgeois, et peuvent  déclencher une dynamique révolutionnaire, qui conduit à l'épreuve de force entre les deux classes déterminantes de la société. Ce sont les revendications transitoires.

Le parti révolutionnaire ne peut jouer ce rôle que si deux conditions sont réunies :

-   son travail d'élaboration lui permet de bien connaître l'adversaire, ses points forts, ses faiblesses, les groupes sociaux qui sont des obstacles, ceux qui sont les alliés de la révolution, d'apprécier l'évolution des rapports de forces dans une période révolutionnaire et d'apprécier le moment où la prise du pouvoir par les exploités et les opprimés est possible. Ces analyses n'ont de valeur que validées par une pratique politique qui soit à même d'intégrer des données très nombreuses, et notamment l'état d'esprit dans tous les secteurs de la classe ouvrière ;

-   son activité est en lien profond avec les luttes de masse qui impliquent des millions de travailleurs, ses militants participent à tout mouvement réel des travailleurs quelles que soient ses formes,  ses erreurs, ses objectifs qui ne sont pas les nôtres. C'est à travers ce lien le plus intime avec le mouvement réel des travailleurs que le parti révolutionnaire conquiert en pratique le droit de jouer un rôle actif dans les moments décisifs des luttes.

Les exploités et les opprimés n'ont pas, dans le système capitaliste, la possibilité d'avoir spontanément cette capacité d'analyse et de pratique : ils doivent être organisés pour capitaliser les expériences des luttes de classe, et pour valider les théories par leur pratique.

L'organisation qui peut répondre à ces besoins est un parti politique qui regroupe les militants sur la base de la compréhension qu'il faut se débarrasser du capitalisme par l'action de masse, la révolution, qu'il faut construire une société socialiste, et qui soit intégré à la classe ouvrière, aux combats de tous les exploités et les opprimés.

En dehors des périodes révolutionnaires, le parti, par son action favorise la prise de conscience des jeunes, les travailleurs, des exploités des ressorts de la société capitaliste et des moyens pour changer le monde.

Dans une période de crise révolutionnaire, le parti peut permettre au mouvement de masse de s'engager, à partir de ses objectifs, sur des revendications remettant en cause le système. C'est en expliquant que pour obtenir satisfaction sur les objectifs du mouvement, il n'y a d'autre solution que de se débarrasser des capitalistes, en proposant des modalités d'organisation démocratique du mouvement, que le parti peut permettre la fusion entre le mouvement profond des masses et les perspectives socialistes.

Un tel parti doit par ses actes, son fonctionnement, préfigurer ce que pourrait être de nouvelles relations, égalitaires, démocratiques, car c'est le moyen que tous ses membres soient des acteurs conscients des intérêts généraux de la classe ouvrière.

C'est pourquoi l'activité des militants de la LCR, par leur présence dans les campagnes électorales, mais surtout par leur action quotidienne dans les entreprises et les quartiers, dans les lycées ou les universités, vise à faire vivre l'organisation démocratique des exploités et des opprimés pour défendre leurs droits.

C'est pourquoi nous défendons la conception d'un parti dans lequel les hommes et les femmes qui le composent sont des militant(e)s, qui non seulement adhèrent aux grandes options mais aussi s'impliquent par leur activité, et participent à égalité aux décisions est un cadre qui garantit à chacun de ses membres un rôle conscient et donc la démocratie.

et aujourd'hui ...

Le monde du travail a besoin d'un nouveau parti représentant ses intérêts politiques, en rupture avec le système capitaliste et susceptible d'ouvrir des perspectives politiques aux luttes de classes.

Nous travaillons à l'émergence d'un tel parti et au regroupement de tous les anticapitalistes, en suscitant les initiatives et l'engagement des travailleurs et des jeunes.

La question du parti et son évolution dans l'histoire du mouvement ouvrier

Dans le Manifeste, Marx met pratiquement un trait d'égalité entre la classe ouvrière consciente de ses intérêts et l'existence d'un parti « Parfois, les ouvriers triomphent, mais c'est un triomphe éphémère. Le résultat véritable de leurs luttes est moins le succès immédiat que l'union grandissante des travailleurs... Cette organisation du prolétariat en classe, et donc en parti politique, est sans cesse détruite de nouveau par la concurrence que se font les ouvriers entre eux. Mais elle renaît toujours, et plus forte, plus ferme, plus puissante ».

Construction historique, le parti est une formation dépendante du contexte. En 1846, la Ligue des Communistes naît d'une société secrète, la Ligue des Justes, présente en Belgique, France, Angleterre et Allemagne. C'est pour cette organisation que Marx a écrit son Manifeste. Pourtant, en pleine révolution en Allemagne en 1848, Marx l'abandonne presque aussitôt au profit d'un journal la Nouvelle Gazette rhénane ! Cet instrument lui semble plus approprié à cette étape de la lutte politique où la priorité lui parait désormais de s'adresser largement aux masses afin d'aller le plus loin possible dans la voie de la révolution bourgeoise. La révolution française et la lutte des sans-culottes lui servent de modèle, ainsi que les publications de Camille Desmoulins, Marat, Hébert...

Essor du capitalisme et de la classe ouvrière dans plusieurs pays d'Europe, foisonnements des organisations et des doctrines sont les caractéristiques majeures des années 1860. La Ière internationale naît à Londres en 1864 en regroupant des coopératives, des mutuelles, des syndicats, voir des partis (ou quelque chose qui y ressemble)...

« Tout pas en avant, toute progression réelle importe plus qu'une douzaine de programmes » : dans ce contexte, l'essentiel pour Marx est de fournir un cadre commun d'échange et d'expérience au prolétariat, seul à même de permettre une confrontation entre les différentes conceptions en présence.

Dans son Adresse inaugurale, il insiste essentiellement sur un point : la nécessité pour le prolétariat de prendre le pouvoir politique. C'est la seule délimitation sur laquelle il cherche à batailler, notamment face à Proudhon, sans aller beaucoup plus loin. Par contre la lutte contre Bakounine est beaucoup plus dure. Marx lui reproche essentiellement de vouloir réintroduire à l'intérieur de la Ière internationale le régime des sociétés secrètes avec lequel il a lui-même rompu vingt ans plus tôt...

La Ière internationale ne survit guère à l'échec de la Commune de Paris en 1871. Une IIème apparaît en 1889. Elle est constituée uniquement de partis qui se réclament des idées de Marx et Engels. L'échec de la Commune de ce point de vue a provoqué une large décantation au sein du mouvement ouvrier. Ce sont pourtant des partis larges dont le programme est parfois durement critiqué par Marx, y compris celui de la Social-démocratie en Allemagne souvent présentés comme un modèle (voir la critique du programme de Gotha rédigée par Marx en 1875 puis la critique du programme d'Erfurt rédigée par Engels en 1891). Ces partis sont parfois très hétéroclites. Le parti socialiste en France n'est unifié qu'en 1905, autour de deux tendances : celle de Guesde qui se réclame du « marxisme » et celle de Jaurès dont l'inspiration est davantage humaniste et républicaine. Bien d'autres courants existent, par exemple celui d'Allemane nettement révolutionnaire mais davantage libertaire ou au contraire celui de Brousse plus réformiste (il est le premier à théoriser le « socialisme municipal »)...

Ces partis sont surtout des partis de masse. En 1912, le parti Social-démocrate en Allemagne représente 35 % des voix et dirige un groupe parlementaire de 110 députés. Il possède plusieurs dizaines de journaux et fait vivre des centaines de permanents. Il compte 1 700 000 adhérents.

Ces partis distinguent généralement un « programme minimum » et un « programme maximum ». Le premier représente un ensemble de mesures compatibles avec le capitalisme. Le deuxième est le programme socialiste. En 1898 Bernstein est le premier à théoriser d'un point de vue social-démocrate la possibilité d'une transition pacifique vers le socialisme à la suite d'une longue accumulation de réformes (« Le but n'est rien, le mouvement est tout »). L'année suivante, Millerand est le premier socialiste français à aller dans un gouvernement, en pleine affaire Dreyfus.

A la même époque, la fraction bolchevique du POSDR (Parti ouvrier social-démocrate de Russie) apparaît surtout comme une particularité propre à la Russie au sein de la IIème internationale. Dans sa brochure Que faire ? publiée en 1902, Lénine ne se contente pas d'édicter quelques règles organisationnelles pour un parti d'avant-garde, très centralisé, apte à résister à la répression. Sa préoccupation est politique : permettre à la classe ouvrière alors très minoritaire et surtout très dispersée de jouer un rôle politique et d'intervenir sur toutes les questions, notamment les questions démocratiques, afin de ne pas laisser aux seuls partis libéraux bourgeois le monopole de la lutte contre la dictature du Tsar. L'immensité du pays et son arriération ne permettant pas de centraliser spontanément l'action du prolétariat, le parti y suppléera.

En 1905 l'apparition des soviets (conseils) surprend et déstabilise un moment la Social-démocratie en Russie, en particulier sa fraction bolchevique. Jusqu'alors, au sein de la IIème internationale, dominait l'idée que « Le »parti de classe ouvrière, étendu presque à l'échelle de toute la classe, avait toute légitimité pour prendre le pouvoir. Ce n'est plus le cas. Il y a des partis, voire des fractions différentes, débordés par ce phénomène beaucoup plus massif et plus unifiant que sont les soviets. La révolution de 1905 provoque de nombreux débats également en Allemagne avec Rosa Luxemburg sur les rapports entre parti et classe ouvrière.

La guerre en 1914 marque une césure fondamentale dans l'histoire du mouvement ouvrier. Le réformisme n'apparaît plus comme une voie différente vers le socialisme mais comme le ralliement d'une partie du mouvement ouvrier à la bourgeoisie. Dès 1914 Lénine se prononce pour une IIIème internationale. La révolution russe en 1917 en donne la base matérielle.

« La période actuelle est celle de la décomposition et de l'effondrement de tout le système capitaliste mondial » (lettre d'invitation au Parti communiste allemand en 1919). La construction de partis d'un type nouveau ne se justifie pas uniquement par la faillite de la social-démocratie, mais aussi par une nouvelle période « de guerres et de révolutions » qui exige des outils plus adaptés à cette nouvelle situation. Au troisième congrès en 1921, les « thèses sur la structure et les méthodes des partis communistes », bien que critiquées par Lénine comme « trop russes », imposent un modèle de parti d'avant-garde extrêmement délimité. Un parti apte à l'illégalité et au renversement de l'Etat bourgeois comme le rappellent les « 21 conditions » publiées au même moment afin de dissuader les chefs réformistes qui auraient trahi en 1914 de se refaire une virginité dans ces nouveaux partis.

Le « modèle » bolchevique s'impose désormais et pour les mêmes raisons que les soviets partout en Europe. La révolution d'octobre n'est comprise et vécue que comme la première étape d'une révolution mondiale désormais à l'ordre du jour.

C'est donc aussi et surtout une autre conception de l'Internationale qui s'impose comme « parti mondial de la révolution », bien loin du fédéralisme de la IIème et de ses relations un peu diplomatiques entre ses différents partis. Les sections de la IIIème internationale se soumettent à une discipline commune, voire à une tactique commune.

Le stalinisme marque une autre césure fondamentale au sein du mouvement ouvrier avec la destruction de tous les courants révolutionnaires oppositionnels. La IV° internationale naît en 1938 dans des conditions très particulières si on compare son histoire avec celle des précédentes : une période de reflux du mouvement ouvrier qui la met d'emblée dans une situation marginale. Pour Trotsky, la proclamation d'une nouvelle Internationale ne se justifie que par l'urgence de la période, autour d'un « programme de transition », destiné à faire le pont entre les revendications immédiates de la classe ouvrière et la nécessité de prendre le pouvoir. La période est toujours celle des « guerres et des révolutions » et justifie la reconstruction de partis de type bolchevique. En même temps, les faiblesses de ceux qu'on appelle désormais les « trotskystes » les incitent à explorer d'autres voies du type « parti des travailleurs », notamment aux Etats-Unis dans les années 1930.

Depuis, la question n'a jamais cessé d'être rediscutée, à la lumière également d'autres expériences très différentes, notamment dans les pays du Tiers Monde (Chine de Mao, Cuba etc)...

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